Le U-47 ENTRE A SCAPA FLOW

Introduction

¨ Tout ce qui tient à Günther PRIEN, le héros de SCAPA FLOW, est entouré du plus grand mystère. Le forcement de la grande base britannique, la destruction du cuirassé Royal Oak, ont sans doute enflammé les imaginations. Prien a péri en mer le 7 ou 8 mars 1941, lorsque son U-47 a été coulé par l'escorteur britannique Wolverine, pendant l'attaque du convoi OB 293. Mais de très nombreux témoins ont affirmé l'avoir vu dans un camp de prisonniers, puis en Allemagne, après la fin de la guerre. Tout cela tient de l'affabulation, mais ce n'est sans doute pas un hasard : Prien est le premier as des U-Boote en 1939, celui qui, par un coup d'éclat, a montré qu'un petit sous-marin pouvait faire trembler la Royal Navy. On comprend que l'Allemagne n'ait pas voulu perdre un tel symbole, même après sa disparition. Cela dit, ce mystère qui tient du mauvais roman est moins intéressant que celui de la nuit du 13 au 14 octobre 1939 à Scapa Flow.

 

L'U-47 dans Scapa Flow.

¨ L'opération sous-marine contre la HOME Fleet à Scapa Flow, qui nous intéresse ici car elle concerne le gros des forces britanniques pouvant intervenir dans l'Atlantique, même si la scène se déroule en mer du Nord, a été montée avec le plus grand soin par l'amiral Dœnitz lui-même. Son but est simple : introduire un sous-marin dans une rade anglaise très bien protégée, y torpiller les plus grands navires de guerre présents, puis s'échapper. Les conséquences, en cas de succès seront nombreuses : psychologiquement, ce sera un point important marqué par les U-Boote, qui rejaillira non seulement sur la réputation de la Kriegsmarine, mais aussi sur celle de l'Allemagne. En outre, cela forcera les Britanniques à abandonner momentanément leur meilleure base, au profit d'autres mouillages moins sûrs et minés par les Allemands. Nous en parlerons plus loin. Avant le début de l'opération des reconnaissances aériennes sont effectuées au-dessus de Scapa Flow, tandis que Dœnitz et Prien étudient attentivement les cartes et les courants. L'heure de l'attaque doit tenir compte de la marée et donc des courants, car ceux-ci sont importants en raison des nombreuses îles et îlots qui forment l'archipel des Orcades.
¨ Les reconnaissances de la Luftwaffe permettent de choisir par quel chenal le sous-marin pénétrera à l'intérieur de la base. L'entrée principale, trop bien gardée, n'est évidemment pas envisageable. En revanche, il existe de petits passages entre les îles, les sounds, qui ont été plus ou moins obstrués par les Britanniques avec des épaves, mais qui sont franchissables à marée haute. C'est finalement le Kirk Sound qui est choisi.

¨ Laissons maintenant la parole à Günther Prien lui-même car, s'il n'a pas eu le temps d'écrire ses mémoires, son journal de bord lui a survécu :
¨ "13.10.39 C'est une nuit féerique. A terre, tout est sombre, mais l'aurore boréale scintille très haut dans le ciel, de sorte que la baie, entourée par des montagnes assez hautes, est éclairée directement par en haut. Les bateaux coulés dans le Sound prennent l'aspect fantomatique de coulisses de théâtre. Je suis récompensé d'avoir longuement étudié la carte, car la pénétration s'effectue à une vitesse incroyable. Entre-temps, j'ai décidé de passer les épaves par le nord. Gouvernant au 270, je dépasse la goélette à deux mats qui gît au 315 ; espace plus que suffisant. La minute d'après, le courant nous fait abattre sur la droite. Simultanément, j'aperçois la chaîne du bloqueur nord à 45 degrés de l'avant. Stoppé le moteur de bâbord, moteur tribord en avant lente, barre toute à gauche. Nous touchons légèrement le fond. L'arrière effleure la chaîne, le bâtiment se dégage, il est rejeté à gauche puis reprend sa route par des manœuvres rapides et difficiles mais nous sommes à Scapa Flow.
¨ 14.10.39. 00h27 La clarté est écœurante. Toute la baie est éclairée. Rien au sud de Cava. J'avance plus loin. A gauche, je reconnais le garde-côte Hoxa Sound auquel le sous-marin se présente comme cible dans les quelques minutes suivantes. Dans ce cas, tout serait perdu. Pour le moment, aucun navire n'est aperçu au sud de Cava malgré l'excellente visibilité. Je prends donc mes décisions.
¨ 00h55 Il n'y a pas de navires au sud de Cava ; avant de tout miser sur un succès il faut prendre toutes les précautions possibles. En conséquence, nous virons sur la gauche. Nous remontons vers le nord en suivant la côte. Deux cuirassés sont au mouillage ; des destroyers plus loin vers la terre. Pas de croiseurs en vue. Je vais donc attaquer les grosses bailles. Distance : 3000 mètres ; fond estimé : 7,5 mètres. Mise à feu par percussion.
¨ 01h16 (?00h59) Une torpille lancée sur le bâtiment nord, deux sur celui du sud. Après trois bonnes minutes et demie, une torpille explose sur le bâtiment nord ; les deux autres ne donnent rien. Demi-tour.
¨ 01h21(?01h23) Torpille lancée par l'arrière ; à l'avant, deux tubes sont rechargés ; trois torpilles lancées de l'avant. Au bout de trois minutes de tension, détonations sur le navire le plus rapproché. Forte explosion, grondements et roulements. Puis des gerbes d'eau suivies de colonnes de flammes, des éclats volent en l'air. Le port s'anime. Des destroyers éclairent, des signaux s'échangent de tous cotés, à terre, à 200 mètres de moi, on entend vrombir des voitures. Un cuirassé a été coulé, un autre endommagé, et trois autres torpilles ont été perdues. Tous les tubes sont vides. Je décide de me retirer parce que : 1° Je ne peux pas attaquer au périscope, en plongée (voir expérience à l'entrée). 2° par une nuit aussi claire je ne peux manœuvrer en surface, par mer calme, sans être repéré. 3° Je dois supposer que j'ai été vu par le chauffeur d'une voiture qui a stoppé à ma hauteur, a fait demi-tour, puis foncé à toute vitesse vers Scapa. 4° Je ne peux pas remonter plus au nord parce que là, cachés à ma vue, se trouvent les destroyers qui étaient auparavant faiblement discernables.
¨ 01h28 Nous nous retirons avec les moteurs à toute puissance. Tout est très simple jusqu'au moment où nous atteignons Skyldaenoy Point. Là, nous avons des ennuis. C'est marée basse, nous avons le courant contre nous. J'essaie de m'échapper en réduisant le régime des moteurs : en avant lente et très lente. Je dois franchir le passage au sud à cause de la profondeur de l'eau. Les choses redeviennent difficiles. Cap : 058, en avant lente- vitesse 10 nœuds. Je n'avance pas ; en augmentant le régime des moteurs, je double le bloqueur du sud avec un espace extrêmement juste. L'homme de barre s'en tire magnifiquement. Les deux moteurs en avant toute, finalement 3/4 de puissance, puis de nouveau en avant toute. Nous dépassons les bloqueurs - une jetée droit devant ! La barre toute et, à 02h15 nous nous retrouvons dehors. Dommage d'en avoir coulé qu'un, je pense que les torpilles ont manqué à cause d'erreurs d'estimation de la route, de la vitesse et de la dérive. Un raté au tube 4. L'équipage s'est comporté d'une façon splendide durant toute l'opération".
¨
(Cité par Alexandre Korganoff - Le mystère de Scapa Flow - Arthaud, Paris. 1969 pp206-208)

¨ Dés le 14 octobre, à 11 heures, la BBC annonce que le cuirassé Royal Oak a été coulé à Scapa Flow, probablement par un sous-marin. Le 17, Prien arrive à Wilhemshaven et rend compte à Dœnitz en ces termes:
"Ai pu entrer et sortir par le Holm Sound, non sans de très grosses difficultés. Très peu de place entre les bateaux coulés, ressac très fort, 10 nœuds de courant sur le nez à la sortie. Pas de surveillance devant le Holm Sound. Repulse et Royal Oak seuls présents à Scapa. A la première présentation, un coup au but à l'avant du Repulse. A la seconde, peu après, trois coups au but sur le Royal Oak. Le cuirassé vole en l'air en quelques secondes. Manœuvré aussitôt pour sortir. Après avoir franchit le Holm Sound, observé des recherches très actives sur la rade de Scapa, avec lancement de grenades sous-marines. Très forte aurore boréale, montant jusqu'au zénith, jetant une clarté fort gênante ."

¨ Chacun aura compris à la lecture du journal de bord de Prien et de son rapport à Dœnitz que l'U-47 a manœuvré uniquement en surface lors de son attaque, ce qui prouve le sang froid, car la clarté d'une aurore boréale est plus grande que celle de la pleine lune.

 

Le mystère du second navire.

¨ Si la destruction du Royal Oak, avec la perte de 786 officiers et marins, ne fait pas de doute, puisqu'elle est admise dès le 14 octobre par la BBC, on se perd en conjecture sur l'identité du second navire touché. Prien pense qu'il s'agit du Repulse, mais l'identification exacte des navires attaqués ne l'a pas préoccupé outre mesure. Dans son journal de bord, il indique simplement qu'il attaque "les deux grandes bailles", un terme qui manque quelque peu de précision. Il indique ensuite à Dœnitz qu'il a touché le Repulse avec sa première salve de torpilles. Or, les britanniques annoncent dès que l'Allemagne publie son bulletin de victoire que le Repulse ne se trouvait pas à Scapa Flow la nuit du 13 au 14, mais en haute mer.
¨ Si le Repulse n'était pas là, qui était derrière le Royal Oak ? L'histoire officielle de la Royale Navy parle du vieux transport d'hydravions Pegasus. La méprise semble difficile, car ce bâtiment hors d'âge ressemble à tout sauf à un croiseur de bataille.
Prien n'a sans doute pas perdu de temps dans une identification très précise des cuirassés qu'il avait aperçu, mais de là à confondre un cargo transformé de 111 mètres de long avec un formidable croiseur de bataille de 242 mètres de longueur, il y a une marge que Prien n'aurais pas franchie.
Toutes les hypothèses ont été avancées pour expliquer ce mystère. Pour Roksill, l'historien officiel anglais, la première torpille de
Prien a frappé la chaîne d'ancre du Royal Oak. Les officiers survivants de ce navire le confirment d'ailleurs : ils ont cru à une explosion interne sur l'avant du croiseur de bataille et se sont rendus à la proue où ils ont constaté la disparition de la chaîne.
¨ D'autres historiens, et notamment Alexandre Korganoff, le célèbre spécialiste des sous-marins, pense qu'un autre navire a été touché ; en l'occurrence, il s'agirait de l'Iron Duke, cuirassé fameux qui portait la marque de l'amiral Jellicoe au Jutland. En 1939, l'Iron Duke n'est plus que l'ombre de lui-même : il est en partie démilitarisé et sert de bâtiment école de cantonnage. Même avec deux tourelles ôtées, il ressemble à ce qu'il à toujours été : un cuirassé. La méprise de
Prien serait alors plus plausible. Un autre fait troublant vient étayer cette thèse : le 17 octobre 1939, un raid de la Luftwaffe cause de très graves avaries à l'Iron Duke. Or, il n'est touché par aucune bombe. Deux explosent à proximité, mais cela peut-il expliquer de tels dégâts? De là il n'y a qu'un pas pour imaginer que les véritables dégâts ont été causés par la première torpille de Prien et non par la Luftwaffe, l'amirauté britannique préférant masquer la vérité afin de cacher ses propres lacunes dans la défense de Scapa Flow.


Le Royal Oak
¨ La vérité ne sera jamais connue. Il est certain que les dégâts causés à un hypothétique second navire n'ont pas une très grande importance s'il s'agit de l'Iron Duke, car ce navire n'était pas opérationnel. En revanche, la destruction du Royal Oak, un cuirassé certes ancien, mais capable de rendre de grands services, est plus qu'une défaite symbolique pour l'Angleterre.

 

(Cet article est tiré de Marines Hors Série N°9 de Mars 1997 de Marines Edition. Texte de Yves Buffetaut)

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